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EIFFAGE : Monsieur le Directeur général,
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De Georges Valance à Pierre Berger, directeur général d'Eiffage
Montaigne a beau nous avoir appris que « nous nous perdons d'impatience » et que « les maux ont leur vie et leurs bornes, leurs maladies et leur santé ». J'ai craqué. Désespérant de voir le cours d'Eiffage accroché à la vingtaine d'euros, j'ai vendu mes titres, les arbitrant en faveur de Vinci, votre ancienne maison. Ce qui ne m'empêche pas de suivre attentivement votre société, guettant le rebond, dans l'espoir de prendre le train en marche et de rattraper mes pertes passées. Le sursaut actuel de votre cours annonce-t-il ce rebond et la fin de votre damnation boursière ? Peut-être, mais je vous avoue que je reste sceptique et que je me pose encore nombre de questions. J'en retiendrai quatre, portant essentiellement sur la gouvernance et l'actionnariat d'Eiffage au-delà de la conjoncture économique actuelle, qui, d'ailleurs, ne semble pas trop perturber un cahier des charges toujours bien garni :
1. Ma première interrogation porte donc sur la gouvernance du groupe. C'est entendu : les gros actionnaires comme la Caisse des Dépôts et Groupama ont obtenu le retrait de Jean-François Roverato de la présidence opérationnelle et la nomination d'un directeur général, vous-même, appelé à prendre la direction totale du groupe à l'automne prochain. Mais cette opération en deux temps est-elle très saine dans des métiers à forte dimension managériale comme le bâtiment et les travaux publics ? Ce tandem provisoire n'est-il pas un facteur d'atermoiement dans la mise en place d'une nouvelle stratégie ? Il ne doit pas être simple de succéder à un patron aussi charismatique que Roverato, surtout lorsque celui-ci conserve la présidence, ne fût-elle plus opérationnelle.
2. D'autant que le climat interne ne doit pas être formidable, surtout parmi l'encadrement. Je ne parle pas de l'affaire du Carlton de Lille, qui constitua pour vous un baptême du feu inattendu mais qui était très circonscrite à une filiale. Après tout, elle vous a permis de rappeler quelques règles déontologiques sur le thème : « Eiffage n'a aucune vocation à payer des prostituées. » Mon interrogation porte plutôt sur l'état d'esprit et la motivation des cadres qui se sont financièrement mobilisés pour contrer l'offensive de l'espagnol Sacyr sur Eiffage : 500 « managers », plus qu'encouragés par l'entreprise, ont souscrit à coups de montages de crédits au holding Eiffaime, qui détient 8,3 % du capital de la société. De fait, Sacyr a dû caler, mais il a pu céder ses titres Eiffage à 62 € alors que le cours était alors de 56 € et que cette sortie était interdite à Eiffaime et à ces « managers », aujourd'hui lourdement endettés. Comment pensez-vous les remotiver et peut-être même les aider à sortir de ce piège ? A moins, bien sûr, que vous ne repreniez à votre compte la formule, non exempte de cynisme, de Jean-François Roverato : « Personne n'a perdu d'argent puisque personne n'a vendu d'actions. »
3. D'une manière plus générale, l'actionnariat salarié, qui, outre Eiffaime, représente chez vous plus de 24 % du capital, fut très utile pour préserver l'indépendance du groupe. Mais ne devient-il pas un frein lorsqu'il s'agit aujourd'hui de redresser les marges ? Les salariés actionnaires sont ambivalents par nature, et on les voit mal accepter de gaieté de coeur les conséquences de cet assainissement du bilan : moins de chantiers, mais plus rentables, et peut-être aussi une réduction des sommes versées aux salariés au titre de la participation et de l'intéressement, qui sont nettement supérieures au niveau pratiqué par Vinci et Bouygues.
4. En tout cas, il est plus que probable que cette emprise des salariés sur le capital est l'une des raisons de la bouderie de la Bourse. Les actionnaires « normaux » (comme dirait François Hollande) fuient les sociétés au capital trop verrouillé, quel que soit ce verrou, et qui ne recèlent plus aucun caractère spéculatif. Ils redoutent que les dirigeants ne s'y endorment, tout comme le cours de l'action.
Avez-vous, Monsieur le Directeur général, l'intention de corriger la politique capitalistique sécuritaire de votre prédécesseur ? De rouvrir votre capital ? D'y amener, du moins, un fonds souverain au travers d'une augmentation de capital ? Ce qui pourrait d'ailleurs corriger un travers du groupe : son côté trop hexagonal, trop « on reste entre soi », avec un management trop focalisé sur l'opérationnel. Rien ne vaut un actionnaire étranger pour ouvrir des horizons. Vinci l'a bien compris : le fonds Qatari Diar détient 5,7 % du capital. Avez-vous aussi un projet de cette nature ? Veuillez croire, Monsieur le Directeur général, l'expression de ma plus haute considération.
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