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Augustin de Romanet, Patron de la Caisse des Dépôts : « La crise constitue un défi pour la compétitivité de notre économie »

27/01/12 à 17:35 - Investir.fr | 0 Commentaire(s) Texte plus grand Texte plus petit Imprimer Ajouter cet article à mes favoris Séparateur Envoyer à un ami

Ce lundi, François Baroin, le ministre de l’Economie, lui remet le Prix du Financier 2011 décerné par l’Andese et Investir-Le Journal des Finances Augustin de Romanet, qui achève son mandat à la Caisse des Dépôts, dresse le bilan 2011 de l’institution, analyse la perte de son AAA et livre sa vision de la crise.

Pour l’Andese et Investir-Le Journal des Finances, vous êtes le Financier de l’année 2011. A quels faits marquants de votre action à la tête de la Caisse devez-vous ce prix ?

Ce prix récompense sans doute la réactivité dont la Caisse des Dépôts a fait preuve sur tous les fronts, en 2011. A commencer par celle du fonds d’épargne attestée par les 22 milliards d’euros de prêts qu’il a consentis l’an dernier. Soit un montant quatre fois plus élevé qu’en 2006. Mais il y a aussi celle du Fonds stratégique d’investissement (FSI) et son 1,4 milliard d’euros investi dans le tissu industriel français l’an dernier. La Caisse des Dépôts peut aussi se féliciter de son entrée au capital de La Poste pour financer sa croissance et de ses investissements d’intérêt général dans les territoires à la faveur des 385 millions d’euros d’investissements réalisés. Par ailleurs, la Caisse des Dépôts a réagi sans délai le jour où Groupama lui a proposé de participer à son plan de restructuration. Nous avons racheté au travers de notre filiale immobilière Icade sa participation de 44 % dans la société foncière Silic et nous nous sommes montrés disposés à souscrire dans de bonnes conditions financières des actions de préférence bien rémunérées dans sa filiale Gan Eurocourtage. Enfin, une fois de plus, je ne peux que me réjouir de la bonne gestion par les équipes de la Caisse des Dépôts de notre portefeuille de participations. Avec un sens éclairé de l’anticipation et du timing, elles ont su réaliser des cessions opportunes et génératrices de substantielles plus-values au premier semestre 2011 avant que la tourmente financière ne pénalise les marchés actions. Pour finir, j’ajouterais au registre de la bonne gestion l’immunisation presque totale de la Caisse des Dépôts à la dette grecque, fruit d’un travail commencé dès le début 2009. Elle nous a évité d’avoir à pratiquer de lourdes dépréciations et a permis à la Caisse des Dépôts de passer la tourmente de 2011 dans des conditions aussi bonnes que possible.

Pour autant, la Caisse affichera-t-elle au titre de 2011 des résultats comparables à ceux historiquement bons de 2010 grâce auxquels l’Etat a encaissé 2,5 milliards de dividendes?

La contribution de la Caisse des Dépôts aux finances publiques sera certes réduite car deux facteurs affecteront notre résultat : le montant de dépréciations qu’il nous faut passer au titre de Dexia, dont nous avons 13 %, et la baisse des cours de Bourse au cours du second semestre de l’année, qui conduira mécaniquement à une dépréciation significative de notre portefeuille de participations. Chacun de ces éléments exceptionnels devrait représenter une charge comprise entre 900 millions et 1 milliard d’euros. Mais grâce aux performances réalisées par ailleurs, notamment dans les filiales, le résultat consolidé de la Caisse des Dépôts en 2011 devrait demeurer légèrement positif.

En 2011, la Caisse a pu s’appuyer sur 17,8 milliards de collecte sur le Livret A, le deuxième meilleur millésime en 193 années d’histoire de ce bon vieux livret. La collecte du Livret A ajoutée à l’existence d’une réserve sur les fonds de ce dernier, dont il faut rappeler que nous le gérons pour le compte de l’Etat, a permis d’allouer 5 milliards d’euros aux collectivités locales et 4 milliards de prêts pour les grands travaux d’infrastructures et notamment le financement des deux LGV, les lignes à grande vitesse en construction (Sud-Est Atlantique et Bretagne).

Le démantèlement de Dexia est en cours mais en attendant les collectivités locales n’ont dans l’immédiat, plus que les marchés financiers pour seule solution de financement. Alors pourquoi votre projet de création d’une nouvelle banque publique de financement et d’investissement ne parvient-il pas à voir rapidement le jour ?

Avec la Banque Postale nous sommes pleinement mobilisés pour être en mesure de proposer avant la fin du premier semestre une offre simple de solutions de financement à disposition des collectivités locales. Nous sommes conscients que l’absence d’offre dans l’immédiat est préjudiciable aux collectivités, et particulièrement les plus petites. Aussi, quelle que soit la solution retenue au final pour l’avenir de Dexia il faut se préparer à mettre en place cette offre au plus vite.

Quel rôle pensez-vous jouer au travers d’une nouvelle banque publique de financement et d’investissement ?

D’ores et déjà, avec Oséo, nous travaillons conjointement, exerçant de fait une mission de banque publique, de prêts pour Oséo, de fonds propres pour le groupe Caisse des Dépôts (avec le FSI, CDC Entreprises et FSI Régions, nouveau nom d’Avenir Entreprises). L’intervention du secteur public en la matière se justifie par la défaillance du marché dans l’octroi de crédit ou de fonds propres aux entreprises de tailles petites et moyennes, comme en matière de prêts aux collectivités locales. L’architecture de cet édifice public de financement et d’investissement peut certes être aménagée mais les fonctions utiles aux entreprises sont aujourd’hui couvertes.

En attendant, la Caisse vient, avec trois grandes banques françaises privées, de se voir retirer son AAA, note d’excellence en tant qu’emprunteur. Est-ce contrariant?

C’est en septembre 2011, en passant de 40 à jusqu’à 120 points de base, que l’écart de taux entre le rendement du Bund allemand à 10 ans et de l’OAT française a traduit le sentiment des investisseurs de la dégradation potentielle de la France par les agences de notation. Et c’est pour cette raison que ces mêmes écarts de taux n’ont pas bougé à l’annonce de la perte par la France de son AAA voilà deux semaines maintenant. L’ajustement, dans la foulée, de la note de la Caisse des Dépôts en est une conséquence mécanique. Mais l’impact de celle-ci sera limité car nous sommes plus investisseurs qu’emprunteurs et nous parviendrons donc à compenser l’éventuelle augmentation du coût de nos ressources par un meilleur rendement de nos placements.

Voilà un an, avec Veolia, vous avez donné naissance à Veolia Transdev, un acteur majeur du transport qui était promis à une cotation en Bourse. Et aujourd’hui Veolia mandate deux banques pour se débarrasser des 50 % du capital qu’il partage avec vous. Comment appréciez-vous la décision d’Antoine Frérot, qu’on dit sur la sellette chez Veolia?

Le monde de la finance et du crédit a changé au lendemain du 5 août, date à laquelle les Etats-Unis ont perdu leur AAA. Ce changement a des conséquences majeures pour des entreprises comme Veolia. En conséquence, je n’ai pas d’autre choix que de me ranger à la décision d’Antoine Frérot, entérinée par son conseil d’administration. Il importe désormais de ne pas déstabiliser Veolia Transdev et de conclure au plus vite d’ici à la date butoir du 30 juin prochain un accord de principe avec un partenaire financier privé que nous accueillerons bien volontiers.

Sans quoi vous la Caisse n’hésitera pas à augmenter sa part dans le capital ?

Actionnaire à hauteur de 50% de Veolia Transdev, la Caisse des Dépôts est durablement engagée aux côtés de cette entreprise. Je souhaite donc vivement accueillir un actionnaire financier. Pour le reste on ne forcera pas la main de la Caisse des dépôts et je souhaite mettre un terme à toutes les rumeurs au-delà de ce que je viens de dire.

Les règles prudentielles ont contraint les assureurs à réduire au-delà du raisonnable leur exposition aux actions et l’effondrement en continu des cours et le durcissement permanent de la fiscalité des valeurs mobilières conduit l’actionnaire à se détourner du placement action. Moyennant quoi, il ne reste pour ainsi dire qu’un seul actionnaire de long terme à la Bourse de Paris. N’y a-t-il pas urgence à inverser le cours de l’histoire dans l’intérêt commun ?

Même si la Caisse des Dépôts dispose de moyens importants, elle ne peut tout faire. Pour améliorer la situation nous déployons nos efforts dans deux directions. D’abord avec les « Assises nationales du financement de long terme » que j’ai pris l’initiative d’organiser à l’automne dernier. Gérard de la Martinière a rédigé à cette occasion un rapport qui a fait apparaître la nécessité d’amender les règles prudentielles, de favoriser la stabilité de la fiscalité de l’épargne et de favoriser les investissements de long terme comme les infrastructures de transport et d’énergie.

Nous travaillons aussi à la mise en place d’une plateforme d’investissement qui conduirait des fonds souverains ou des investisseurs de long terme étrangers à co-investir avec nous dans des projets d’infrastructures en France. Celle-ci permettrait d’apporter à notre pays une épargne étrangère soucieuse de sécurité et de diversification de ses investissements.

La Caisse des Dépôts est dans son rôle en étant la porte d’entrée des investisseurs de long terme en France.

Mais ne jugez vous pas indispensable pour l’économie française d’encourager en tout état de cause, en priorité et en premier lieu l’épargne en action ?

Oui il le faut. Commençons par stabiliser la fiscalité. Songez que le taux des plus values de cession de valeurs mobilières a changé onze fois entre 1989 et 2011. Et que le seuil de cession a bougé six fois depuis 1993, pour être supprimé en 2011. Il y aurait un intérêt à encourager sur le long terme l’épargne en action nécessaire au financement de l’économie, et ayant un rendement qui pour l’épargnant se compare avantageusement sur longue période aux autres placements.

Quand et comment entrevoyez-vous la sortie de cette crise interminable?

Nous sommes dans un moment particulier. A une crise de dette souveraine, qui, comme nous le rappellent Carmen M. Reinhart et Kenneth S. Rogoff dans « This Time is Different : Eight Centuries of Financial Folly », se produit fréquemment dans l’histoire, s’ajoutent pour l’Europe trois situations inédites. Elle se retrouve prise en étau entre une zone dollar qui se permet des facilités de monétisation de sa dette que nous, Européens, nous interdisons et une monnaie chinoise indiscutablement sous-évaluée dont le taux de change est régulé. Elle ne peut plus avoir recours à l’augmentation de la dépense publique comme auparavant. Enfin, alors que la première mondialisation débutée à la fin du XIXe siècle s’est brisée sur le mur de la Seconde Guerre mondiale, la deuxième, tel un tsunami, recouvre aujourd’hui toute la surface de la terre et ne paraît pas près de se retirer. Elle constitue un défi pour la compétitivité de notre économie et en particulier pour notre industrie. Même si je suis très confiant sur la capacité de l’Europe à surmonter cette crise, la lucidité sur ses caractéristiques est la condition pour en sortir le plus rapidement possible.

Propos recueillis par Rémi Le Bailly, François Monnier et Bruno Segré


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